Amrouche lettre-01

La Grande Ligne a le plaisir de partager avec vous une lettre envoyée par Jean Amrouche à l’écrivain François Mauriac. Il traite de l’excès de l’extrémisme religieux de tout part et de l’extrémisme colonial durant la colonisation française en Algérie.

"Sargé-sur-Braye (Loir-et-Cher) le 4 septembre 1955.

Cher et illustre Ami,

Je reviens de Kabylie où j'ai mené une enquête personnelle durant une quinzaine. Je n'ai rien à vous dire que vous ne con- naissiez, et je ne veux pas accaparer votre attention en chargeant cette lettre de détails inutiles. Je ne vous ferai donc part que des conclusions que je crois devoir dégager.

Les voici en bref. L'insécurité morale et la peur règnent partout. Elles pèsent tragiquement sur la poignée d'Algériens christianisés qui se sentent écrasés entre les deux camps. Tous les chrétiens Kabyles sont convaincus que dans l'hypothèse d'une insurrection ils seraient les premières victimes, et que leurs parents musulmans ne les épargneraient pas.

L'islamisation et l'arabisation ont fait, en quelques années, les progrès stupéfiants en Kabylie. C'est un test. L'idée d'une communauté franco-musulmane me paraît être une utopie.

Personne ne croit à l'assimilation et à l'intégration.

Les extrémistes sont en passe de l'emporter, d 'un côté comme de l'autre. Pour les colons, irréductiblement attachés à « L’ordre » colonialiste, les massacres d'El Halia et d’Oued Zem sont une manière de divine surprise. Ils justifient la répression généralisée et le maintien de la « présence française » par la seule force des armes et de la police.

Pour les extrémistes musulmans, il s'agit aussi d'établir l'irréparable et de cimenter dans le sang, la haine de race et la haine religieuse, l’union du peuple algérien. Des résultats ont été obtenus dans cette voie. On aurait tort de le nier. Il est certain que tous les tabous qui protégeaient l'autorité administrative, que toutes les craintes qui tenaient l'indigène courbé devant l'Européen, volent à tous vents.

On va à très grands pas vers la guerre sainte. On n'y est pas encore parce que le temps n'est pas venu de l'insurrection générale. Mais ce temps est moins éloigné qu'on ne le croit.

Il faut tout faire pour l'empêcher. A défaut de pouvoir toucher directement les maquisards et de négocier avec eux une trêve de longue durée qui permettrait de discuter avec des interlocuteurs valables — en admettant qu'on le veuille loyalement — il faut, de toute urgence faire quelque chose.

Il serait vain de s'adresser aux politiques. Mais peut-être pourrait- on toucher les hautes autorités religieuses et spirituelles. Une déclaration commune des évêques, pasteurs, grands rabbins, ulémas et muphtis, largement diffusée par tous les moyens (lecture en chaire, radio, journaux, affiches et tracts) déclaration affirmant l'unité de la Foi, et la profonde communauté d'idéal entre les religions de Moïse, du Christ et de Mohammed, et même les incroyants, pourrait peut- être attendre les masses et aider à contenir le terrorisme et la répression dans des limites « raisonnables ».

J'.ai pensé que vous pourriez prendre l'initiative d’un appel dans ce sens. C'est pourquoi, cher et illustre ami, je vous fais, cette suggestion.

Je quitte Paris pour Genève, où je dois assister aux rencontres internationales. (3, Promenade du Pin.)

 Pardonnez-moi cette lettre indiscrète.

Croyez-moi : l'affaire marocaine est simple.

 L'aventure algérienne ne fait que commencer.

 Respectueusement et affectueusement vôtre.

Jean AMROUCHE"