50919531_554025605067021_2880735600237871104_n

A l’occasion de la 23ème  édition du Salon international du livre d’Alger (SILA), qui s’est déroulée en novembre 2018, le lectorat algérien a pu découvrir le dernier roman de l’écrivaine algérienne Nassira Belloula, Intitulé « Aimer Maria ». Ce récit nous plonge dans l’intimité d’un foyer algérien traditionnaliste, dont la maitresse de maison décide sans crier gare de s’enfuir un matin, Sans avertir personne et sans explication. La narration, qui est tenue par alternance par la principale intéressée et par sa fille ainée, essaye d’expliquer le geste de cette mère de famille, qui parait insensé au premiers abords, mais est en fait un cri de désespoir et de détresse ultime.

Quand votre maison devient l’enfer sur terre :

Le quotidien de Maria (le personnage principale de ce roman) est totalement soumis au bon vouloir de son époux, qui s’avère être une personne violente, possessive et colérique, En fait c’est un pervers narcissique qui trouve un plaisir malsain à faire subir tout un tas de sévisses et de maltraitances qui vise à ôter toute dignité à cette pauvre Maria : Violence domestique, Interdiction de sortir de la maison, Interdiction même de voir par la fenêtre, interdiction de mettre autre chose que la tenue islamiste stricte (voile et Abaya de couleur sombre) ,Interdiction de donner son avis sur quoi que ce soit. Mais ce n’est pas le pire, La narratrice raconte avec dégout les viols conjugaux qu’elle a du subir tout au long de son calvaire. Et Je trouve que l’autrice Nassira Belloula a eu beaucoup d’audace de briser le tabou concernant ce sujet, alors que les viols conjugaux ne sont toujours pas reconnus comme crime pas la justice algérienne.

Solitude dans la souffrance :

« Isoler pour mieux contrôler »,Telle est la stratégie des pervers narcissiques, et le cas de Maria ne fait pas exception malheureusement, Elle est condamnée à  vivre son cauchemar quotidien sans l’aide de personne, vu qu’elle n’a pas accès au monde extérieur,  ce qui accentue son désespoir, et les seuls personnes qui auraient pu l’aider –ses filles- n’ont rien vu, ou plutôt n’ont rien voulu voir,  se contentant de jouir des droits et des libertés qu’elles ont, contrairement à leur mère, se convaincant que leurs mère trouvait son compte dans cette soumission, que c’est une espèce de truc générationnel et qu’elles ne peuvent rien y faire. En fait ce ne sont que des excuses pour se voiler la face et une forme d’égoïsme et même de la lâcheté, qui finira par se transformer en culpabilité et en regret amer.
« Notre tort fut notre indifférence »

Quand un mariage forcé ruine votre vie :

En tournant les pages de ce roman, on finit par se demander qui a bien pu condamner cette pauvre Maria à un destin pareil, Et bien ce sont ses parents ! Il est inconcevable pour une personne normalement constituée d’imaginer que des parents puissent faire une telle chose à leurs fille, mais il s’avère que Maria a été mariée à l’âge de 16 ans à un inconnu bien plus âgé qu’elle, Ses parents l’ont tout simplement sacrifiée. Tout au long de sa vie, le personnage se demandera toujours « pourquoi ? », Pourquoi son père hautement éduqué et sa mère émancipée aient pu accepter ce marché, ne savaient-ils pas quel destin de soumission attendait leur fille ? Qu’aurait-elle pu faire pour se sortir de ce piège ? Maria, mineure, mariée, sans diplôme, sans ressource financière et avec dramatiquement peu de droits et de recours légaux.
En fin de compte, Cette pauvre femme a été victime de rien de moins qu’une trahison, Une trahison qu’aucune valeurs conservatrice ni tradition aberrante ne pouvait ou ne pourrait justifier.

Survivre : 

« Aimer Maria » n’est pas juste un récit sur la souffrance d’une femme qui n’a apparemment pas d’échappatoire, c’est aussi une histoire sur la survie, sur la résistance, sur comment résister quand on a que son âme et ses pensées comme bouclier, quand nos gestes sont ceux d’une marionnette et que notre quotidien est une torture sans fin.

Au fil des lignes, on apprendra que Maria partageait son malheur avec son seul citronnier, ce qui agaçait au plus point son bourreau de mari. On apprendra également qu’elle a, comme la majorité des victimes de viols, développé une forme de syndrome dissociatif : sortir de son corps pour éviter de vivre des situations et des traumas que nos consciences ne sont pas capables de tolérer.

Aimer Maria est un roman sur la déchéance, la déchéance d’une femme broyée par le mécanisme de la misogynie dans ce pays, par la machine infernale des traditions, Mais c’est aussi un roman sur la vie et la résistance et surtout la résilience, comment se résilier à vivre dans un carcan d’un autre âge qui gaspille le temps de votre vie et a volé vos plus belles années ? le personnage de Maria est une métaphore de l’Algérie toute entière, bafouée et résiliée mais à la fin révoltée et libérée.

Intimiste, presque voyeuriste mais fidèle trait pour trait à une réalité qui dérange, l’œuvre de Nassira Belloula n’est pas un livre de poche à dévorer en toute légèreté en étant coincé dans les transports en commun, ce livre nous plonge dans un destin lourd, malheureux et pesant. En tournant la dernière page, la fin ne nous soulage pas forcément, à l’image du reste du livre, réaliste et amère, mais toujours ouverte à l’espoir, et comme on dit « L’espoir fait vivre » !

 Par : Riad Chabane