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Les fondements sur lesquels Hayek assoit ses convictions et ses propositions politiques sont d'abord de nature philosophique. C'est d'ailleurs le cas de tous les grands penseurs sociaux. Philosophique doit être entendu ici dans un sens large, qu'exprime peut-être mieux le terme allemand de Weltanschauung, qu'on peut traduire approximativement par «vision du monde». Cette vision peut inclure un parti pris politique. Les rapports entre vision philosophique et vision politique, comme entre celles-ci et la vision économique, ne sont pas linéaires.

Il y a au point de départ, chez Hayek, une interprétation des processus cognitifs qui, comme il l'a dit lui-même, a constitué son apport théorique le plus original. Il arrive à sa formulation définitive dans The Counter-Revolution of Science (1952), mais on en trouve l'ébauche dans le travail de psychologie rédigé au début des années vingt, et finalement publié aussi en 1952 sous le titre The Sensory Order. Plusieurs éléments de cet ouvrage sont par ailleurs repris dans son dernier livre, La présomption fatale (1988).

Friedrich Hayek s'inspire explicitement, dans sa démarche, de Hume et de Kant, dont il oppose d'ailleurs le libéralisme — conséquence de leurs philosophies — au totalitarisme hégélien qui a inspiré Marx. Selon la conception kantienne adoptée par Hayek, l'ordre que nous trouvons dans le monde est donné par l'activité créatrice de notre esprit. La sensation est un mécanisme de décodage qui transmet de manière très aibstraite l'information à propos de l'environnement extérieur. Il n'y a pas de catégorie fondamentale. L'esprit humain est lui-même le produit d'une évolution. De là découle le dualisme entre l'esprit et le monde physique. On ne peut expliquer totalement l'esprit, le réduire à une dimension purement physique, du moins sur le plan pratique. Hayek en déduit l'impossibilité d'unifier totalement la science, la critique de ce qu'il appelle le «scientisme», aussi bien que la thèse selon laquelle la connaissance en science sociale est fondamentalement subjective. C'est là-dessus que se fonde, aussi, la critique de l'«abus de la raison». L'attitude de l'être face au monde qu'il cherche à connaître doit être une attitude d'humilité. On ne peut expliquer complètement. La vision humienne de la connaissance, fondée sur le scepticisme et la conscience des limites de la raison, lui a servi à élaborer une théorie de la croissance des institutions humaines qu'on retrouve chez Smith et les fondateurs de la philosophie politique libérale. On qualifie parfois d'antirationaliste cette conception, mais Hayek préfère parler d'un rationalisme évolutionniste ou critique, pour reprendre le terme de Popper, qu'il oppose au rationalisme constructiviste ou naïf.

La thèse, proprement hayékienne, de la division de la connaissance a été énoncée pour la première fois en 1937, servant alors de base à une critique radicale de la théorie de l'équilibre économique général, dont certains tenants, tels Barone, avaient justement montré qu'elle était compatible avec la planification. La division de la connaissance a pour Hayek la même fonction, et la même importance, que la division du travail, conceptualisée par Mandeville, puis Smith. La société est caractérisée par le fait que chacun des individus qui la compose ne dispose que de parcelles de connaissances. Les connaissances de chacun sont nécessairement très limitées. Aucun cerveau, si puissant soit-il, ne peut embrasser la totalité des connaissances à un moment donné. A ce caractère diffus, fragmentaire, divisé de la connaissance s'ajoute le fait que la connaissance n'est pas que rationnelle. Il y a aussi une connaissance pratique, qu'on ne formule pas scientifiquement, mais qui fonde néanmoins une partie importante de notre action et de notre vie, en particulier de notre vie quotidienne. Il est impossible d'énoncer toutes les règles de nos comportements et de nos perceptions. L'habitude, le know-how constituent des éléments importants de la transmission de connaissances, et en particulier du «transfert de règles de conduite».

Dans les années cinquante et soixante, Hayek approfondit cette réflexion en développant sa théorie des degrés d'explication et des phénomènes complexes. Un appareil comme le cerveau humain ne peut analyser une structure du même degré de complexité que lui, par exemple un autre cerveau, ou encore la totalité de la réalité sociale. Dans le domaine des sciences sociales, on ne peut ainsi expliquer totalement les événements singuliers ni les prédire avec certitude. Les statistiques sont impuissantes à traiter des formes complexes. Hayek oppose, à sa vision de la connaissance, le scientisme, qu'il définit comme une imitation servile des méthodes des sciences naturelles dans le domaine des sciences sociales. Le scientisme dérive du rationalisme constructiviste ou naïf, qui s'appuie sur une confiance illimitée dans les possibilités de la raison. Descartes est le grand responsable de cette prétention prométhéenne. La France en est la principale terre d'élection, avec les encyclopédistes, Jean-Jacques Rousseau, l'École polytechnique, le saint-simonisme et Comte, mais la Grande-Bretagne a été elle-même pervertie, à travers Bacon, Hobbes ou Bentham.

Le scientisme se caractérise aussi par son «totalisme», qui consiste à traiter des totalités, telles que la société, l'économie, le capitalisme, l'impérialisme, comme des entités, des objets nettement délimités qu'on peut connaître parfaitement. Au totalisme est étroitement associé l'historicisme, fruit de la prétention selon laquelle on pourrait découvrir des lois de l'histoire, illusion véhiculée par les Hegel, Comte et Marx. Le marxisme en est le principal véhicule dans les temps modernes. Au «totalisme scientiste» sont reliés le socialisme et le «totalisme politique», ou totalitarisme. Le scientisme croit que la civilisation est le produit de la raison. Il croit donc qu'on peut consciemment diriger la société, la reconstruire rationnellement. Le totalitarisme politique, dont l'évolution de la Révolution française est le meilleur exemple, est donc, pour Hayek, le fruit d'une erreur intellectuelle.

Gilles Dostaler / Hayek et sa reconstruction du libéralisme - page 125-126-127